Enfant, je dessinais peu.

 

Mais quand je dessinais, je dessinais souvent des châteaux.

Stop. Une règle générale semble s’appliquer, qui ne
fait pas de moi un cas particulier.
Quand un petit garçon dessine un bâtiment, c’est
souvent un château.
Pourquoi un château ?
Réponse probable : pour ses remparts.
(Ses remparts crénelés.)
Parce que c’est amusant de répéter un trait en bas
+ un trait à droite + un trait en haut, etc.
Parce que
des créneaux, même penchés, même maladroits, sont encore des créneaux.

Et que les créneaux signalent incontestablement
le château.
(Inutile d’être un pro pour que Papa s’écrie : « Quel beau château ! »)
Oui : dessiner un château, quand on ne sait pas dessiner, est une assurance de succès.
Loin des licornes à cinq pattes, des girafes
indéchiffrables et autres hippos tordus, le château de
traviole ne laisse aucun doute quant à sa nature de château.

 

Pause. Je plonge dans mes souvenirs.
Si j’ai parlé de petits garçons, c’est que les petites
filles en dessinaient peu, des châteaux.
Les petites filles dessinaient des princesses, des robes, des bouquets de fleurs.

Comme si dès le départ (dès le dessin), il incombait
aux uns d’édifier des structures, et aux
autres de les parer ; de les habiter.
Les garçons – la pierre. Les filles – la chair.
Freud dit quelque chose de cela.
À savoir que les femmes furent désignées pour
surveiller le feu dans la caverne, étant moins tentées
d’uriner dessus pour se distraire (elles s’y seraient brûlé l’entrejambe).

Les hommes en revanche devaient résister à
l’irrépressible désir d’infliger aux flammes leur virile
puissance (on les envoya plutôt chasser).
Freud, au demeurant, attribue à ce renoncement
l’avènement de la civilisation. C’est-à-dire : de la sublimation.

Soit la renonciation à une pulsion primaire, convertie
en pouvoir supérieur. En idée. En œuvre.

En château.
Outre que la non-extinction du feu fait gagner à l’homme un temps précieux, qui lui permet de
s’adonner à la peinture ou au bridge, elle instaure la première division ménagère des tâches.
[Remarquons au passage que cette première division
avantageait les femmes. Entre chasser le mammouth
dans le blizzard, traqué par les loups, ou demeurer au
chaud dans une caverne, le choix est vite fait.]

 

Mais sautons quelques millénaires.
Revenons aux cavernes cubiques.
Et posons la question fondamentale.
Au-delà de la question du genre : que dit un château,
une muraille, un rempart ?

J’y vois d’abord la nécessité de se protéger.
C’est peut-être une remarque évidente – qui permet
toutefois de rappeler qu’au Moyen Âge, un château
était assiégé tous les soixante-quinze ans en moyenne.
Or la durée « d’usage » d’un château dépassant
soixante-quinze ans (on ne bâtissait pas un château
pour le déconstruire au printemps suivant), on peut
en déduire que tout château édifié serait attaqué dans
le cours de sa vie de château.

Un philosophe noterait : « Les châteaux servaient à se
protéger des attaques de châteaux. » Freud ajouterait :
« Les châteaux servaient à être attaqués. »
[Ou écrasés, s’ils sont de sable.]

 

De fait : chacun constate l’effet produit par les bulles
de savon sur certains enfants. (Cette jouissance d’éclater).

On peut estimer qu’il en va de même pour les
châteaux.
Toute muraille excite, chez certains hommes, le fantasme de la défier.
À tel point qu’on pourrait classer les hommes en
deux clans : les bâtisseurs & les briseurs.
Car il est (aussi) des enfants heureux de regarder les bulles voler. Les mêmes qui construisent des cabanes
– ou qui jouent à Minecraft ? Dans les arbres, sur
écran, mais d’abord : dans les jupes de maman.

C’est triste à dire.
Tous les cocons sont illusoires.
Tant il est vrai que la première muraille ne se
réintègre pas. (Lumière sans yeux, bain placentaire,
décibels enfouis, océan de vie.)
Qu’importe : on se barricade quand même.
On couvre la terre de tours, de donjons, de gratte-ciel.
Et l’on meurt bien protégé.

(La mort a toutes les clés.)
Stop. Avant la mort : la vie.
La vie – et ses traces.
Un historien compare les châteaux aux squelettes de
notre civilisation. Le crabe abandonne sa maison :
voici sa coquille nue.

 

J’aime me représenter un château-fossile.

 

Son subconscient nommé : oubliettes.
Son surmoi nommé : remparts.
Son ego nommé : éminence.
D’ailleurs, les premiers châteaux étaient édifiés sur une motte.

Une motte de terre – dont l’évidement creusait un fossé.

Autrement dit : c’est en se coupant du monde qu’on
élevait son fort intérieur.
La métaphore analytique ne s’arrête pas en si bon
chemin. Le mot château vient du latin castrum, issu
du verbe castrare. Oui – castrer. C’est-à-dire : isoler,découper, trancher, séparer.

[Le château castre ses occupants du reste du monde.
Et par sa puissance, il castre ceux qui n’en font pas partie.]

Or chacun sait que la puissance est privilège &
pénitence. Car il faut s’en occuper, de sa puissance.
En faire quelque chose. La sublimer.
Sans quoi on repisse sur le feu – et tout repart à zéro.

 

Ventrebleu.
Le château, comme l’obsession, est un monde fermé.
La haute cour produit la Loi.
La basse-cour produit le manger.
(Et un bouffon pour se gausser.)
Mais que la tour soit d’ivoire ou d’acier, de bric ou
de broc, elle ne paraît enviable qu’à la condition de pouvoir en sortir.

À moins d’y somnoler cent années – et d’être réveillé par un baiser. (On oublie cependant que la Belle ne
choisit pas son Prince.)

Or s’il était hideux ? Si elle préférait les femmes ?
Des militants ont accusé le conte célèbre de
promouvoir le viol. C’est un peu exagérer.
Il n’en reste pas moins qu’un château, tel un individu,
peut être outragé. J’écrivais : Toute muraille excite,
chez certains hommes, le fantasme de la défier.
(La fameuse minijupe reprochée aux victimes par leurs agresseurs.)

Le plus célèbre violeur de châteaux se nomme :
Grand Méchant Loup.
Daté du XVIIIe siècle, cet autre conte prend le parti
des barbares, suggérant que les deux premiers petits
cochons ont obtenu ce qu’il méritaient.
Ils n’avaient qu’à pas construire une maison de paille
ou de bois !

Ils n’avaient qu’à faire appel au ciment.
Ils n’avaient qu’à être riches, s’ils voulaient vivre.
(Allez dire ça aux pauvres de Calcutta.
Ou aux premiers châtelains – dans leurs châteaux de bois.)

 

En 1378, le château de Brest commande pour sa
défense :
deux gros canons et deux petits ;
600 boulets de pierre ;
12 balistes ;
4000 pioches et outils divers ;
100 arcs et 300 faisceaux de flèches
des planches, des scies et des haches ;
300 livres de salpêtre ;
100 livres de soufre ;
1 tonneau de charbon de saule ;
du ravitaillement pour trois mois, dont du porc et de la morue salée.

Que d’efforts pour refouler la mort !
Docteur Folamour aurait jubilé.

 

Bon. De la même façon que l’Union Européenne
permit à des pays voisins de ne plus se faire la guerre,
la consolidation du pouvoir central mit fin, en
France, aux guerres privées. (Gilles de Rais en paya le prix fort, condamné à trépas non pour ses meurtres
d’enfants par centaines, mais pour la prise illégale d’un castel.)

Tic-tac bis. À mesure que les seigneurs cessèrent
de guerroyer, que les canons cessèrent de détonner,
le Moyen Âge fit place à la Renaissance.
Et les châteaux de garde se muèrent en châteaux
de plaisance…
Bonne nouvelle ? Pas si sûr.

Car le temps raflé au sang a un goût de miracle.
Et qu’en devenant précieuse, la vie est devenue fade.
Montaigne rappelle que ne pas craindre la mort est
la première des vertus. (Qui ne craint pas la mort ne
surestime pas sa propre vie.)

Tout le contraire, en somme, de l’homme moderne.
Pauvre hère libéré des murailles de la pierre –
et du ciel.

 

Las ! L’homme moderne traîne sa vie comme
un château. C’est pourquoi il a mal au dos.

[Et quand je ferme les yeux, je me rêve fantôme, – ou
petit garçon – visitant tous les châteaux du monde, jusqu’à oublier de renaître.]