ALL MY HOPES BELONG TO YOU
LE TRANSFO – EMMAÜS SOLIDARITÉ . PARIS . FRANCE
26 FÉVRIER – 25 AVRIL 2026
Commissaire : Jérôme Sans
L’artiste Joël Andrianomearisoa investit l’ensemble du Transfo – Paris pour proposer une exposition immersive qui relève autant d’un projet total que d’une véritable introspective dans son vocabulaire artistique. Artiste malgache à la carrière internationale, Joël Andrianomearisoa est reconnu pour son œuvre polymorphe, mêlant artisanat, art, design et poésie, qu’il décrit notamment comme « sentimentale ». Mêlant paradoxalement lyrisme et sobriété, son œuvre fait dialoguer esthétique minimale et abstraction avec des formes et des contrastes chargés d’émotion, matérialisant l’évolution et à la volatilité des affects, toujours en transformation. Cette exposition au Transfo explore la notion d’espoir dans toutes ses dimensions et affirme la place essentielle des émotions dans nos vies, tout en interrogeant la nécessité de l’autre comme fondement de toute expérience humaine. Elle se présente comme une écriture sentimentale et engagée, articulée à la fois dans la forme, les matériaux et les idées.
Dès l’extérieur, la phrase éponyme ALL MY HOPES BELONG TO YOU, inscrite dans une typographie sobre sur la façade extérieure du Transfo, s’adresse directement au public. Comme un préambule à l’exposition, cette inscription prend la forme d’une déclaration ouverte, d’un manifeste pour un monde dans lequel les affects, les espoirs, les relations se partagent et se transmettent. Ce message inaugural place d’emblée l’exposition dans le registre du partage et de la relation, invitant le passant à franchir le seuil du lieu afin d’en prolonger l’expérience à l’intérieur.
© Studio Joël Andrianomearisoa
À l’entrée, un ample drapé de papier de soie noir, matériau emblématique de l’artiste, enveloppe le visiteur et l’entraîne à travers le bâtiment, dans une présence sporadique et récurrente. Le papier de soie revient à multiples reprises dans l’œuvre de Joël Andrianomearisoa. Ce dernier déclare s’être intéressé à cette matière, parce que le papier de soie est « d’une extrême fragilité et, une fois combiné, d’une grande résistance. En tant que tel, ce papier n’est rien du tout. C’est un papier qu’on utilise, en général, pour emballer. Il ne prétend à rien. Et pourtant, quand il enveloppe, il transforme. Il donne une autre allure, une autre structure, un autre regard sur les choses. ». L’artiste avait en effet construit une installation monumentale à partir de ce papier noir pour le pavillon malgache pour la biennale de Venise en 2019. Au-delà de l’élégance de sa texture et de la souplesse de son drapé, Joël Andrianomearisoa envisage ce matériau comme un réceptacle du temps et de la mémoire, capable de conserver l’empreinte des souffles, des gestes et des pliures qui l’altèrent, et, paradoxalement, lui donnent vie.
Déployé comme un geste architectural, ce papier de soie noir envahit l’espace du Transfo, emportant le visiteur au sein d’un tourbillon de surface noire, le long d’un mouvement continu, presque organique. En avançant au sein de l’espace et en passant devant ces grands voilages, le frottement du papier produit un léger bruissement, proche du murmure. Ce son discret évoque autant le souffle d’un souvenir que le passage de mots chuchotés, ajoutant une dimension intime et sensorielle au déplacement dans l’espace. Par sa fragilité, sa texture et sa capacité à créer ce frémissement sonore, le papier devient un vecteur privilégié d’émotions, instaurant une atmosphère introspective dans laquelle l’expérience sensible prime sur la narration. A la manière de la madeleine de Proust qui suscite involontairement chez le narrateur par son goût et sa texture, un vieux souvenir enfoui au fond de lui, les formes crées par Joël Andrianomearisoa agissent comme des activateurs d’émotions, des réceptacles où se projettent sentiments, attentes et possibles. Ainsi, quand Marcel Proust écrivait « ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. », les voilages de papier de soie noir exposés forment à leur manière un véritable paysage intérieur, ravivant des souvenirs enfouis et invitant chacun à voyager dans ses propres émotions et mémoires.
Dans plusieurs salles, des lignes de néon structurent de leur lumière la circulation, et suggèrent autant de transitions possibles. Verticales ou horizontales, ces lignes rythment le parcours et agissent comme des traits d’union entre les différents étages, ainsi qu’entre l’obscurité et la lumière. Si l’œuvre de Joël Andrianomearisoa s’inscrit en effet dans une esthétique minimaliste, notamment pas son utilisation de formes simples, souvent géométriques, ou encore l’emploi des néons, cette sobriété dialogue avec des formes, des textures et des couleurs contrastées, porteuses d’une certaine forme de lyrisme, laissant affleurer diverses émotions. Jouant d’oppositions entre le noir et le blanc, la lumière et l’ombre, les surfaces mates et brillantes, l’artiste crée des zones de tension, des zones qui amènent le regard à vaciller, et à être traversé par des affects contradictoires. De ces frictions naissent une émotion retenue, profondément incarnée. Le contraste agit alors comme un souffle qui donne vie aux formes, leur confère une intensité fragile et une présence presque mélancolique. Chez Andrianomearisoa, le contraste ne sépare pas, mais relie. Suscitant un espace de résonance, une possibilité pour les polarités de dialoguer, les contrastes laissent plutôt émerger une poésie de l’entre-deux, capable de traduire la complexité, la volatilité et la poésie des émotions humaines.
Au cœur du travail de Joël Andrianomearisoa, la poésie et la dimension textuelle occupent également une place centrale. Les mots habitent l’ensemble de l’exposition : depuis la façade avec le titre, en passant par les phrases manuscrites brodées, jusqu’à la bande sonore, ces mots incarnent l’expression de plusieurs voix, plusieurs langues, plusieurs souffles. Reconnu sur la scène internationale, Joël Andrianomearisoa inscrit sa pratique au croisement de multiples frontières, à la fois géographiques, culturelles et linguistiques, travaillant de manière concomitante avec trois langues différentes, l’anglais, le malgache et le français. Reflet du monde globalisé d’aujourd’hui, son travail se refuse toutefois à céder à l’uniformisation culturelle. Au contraire, Joël Andrianomearisoa donne précisément à voir les spécificités culturelles dont témoignent divers matériaux, langages ou formes, eux-mêmes façonnées par les déplacements, les circulations et les dialogues entre les territoires.
En ce sens, Joël Andrianomearisoa travaille souvent avec des artisans, mêlant à ses œuvres des savoir-faire traditionnels. Les délicates broderies qui habillent les toiles, dessinent ainsi une nouvelle cartographie poétique. Une cartographie qui fait dialoguer diverses formes de cultures et d’histoires. Ces broderies rassemblent des fragments de phrases, des ratures et des déclarations, formant des lignes d’écriture fragiles, marquées par les imperfections du geste d’écriture. Tissées par l’intervention d’une autre main, le geste de broderie devient alors un acte de transmission autant qu’un geste artistique. Cette collaboration avec des acteurs extérieurs, notamment des artisans, souligne un aspect fondamental de la démarche de Joël Andrianomearisoa : l’œuvre n’existe jamais seule, elle se développe à travers l’autre, par l’autre. Plus largement, son travail prend forme à travers les histoires portées par les matériaux et les gestes, autant que par les projections du regardeur. À l’instar de ce que Roland Barthes théorisait dans La mort de l’auteur, affirmant qu’« un texte n’est pas fait d’une ligne de mots dégageant un sens unique […], mais un espace à dimensions multiples où se rencontrent et se confrontent des écritures variées », les œuvres de Joël Andrianomearisoa se déploient dans un champ ouvert d’interprétations. Elles n’existent pleinement que par ce qu’elles suscitent chez celui ou celle qui les regarde. Loin d’un sens figé, elles se donnent comme des espaces de résonance, rendus vivants par l’expérience.
Dans l’auditorium, une œuvre sonore prolonge cette approche sensible. Une mélodie malgache composée avec la complicité de Môta Soa, diffusée à l’envers, suscite chez l’auditeur un sentiment d’étrange familiarité, tout en laissant libre cours à l’interprétation, aux projections et aux émotions qu’elle éveille. Cette inversion crée un effet de mystère, de suspension, renvoyant à la pluralité des émotions et à la complexité des sentiments humains. À la manière d’un peintre maniant ses pinceaux, Joël Andrianomearisoa transpose la musique en une forme abstraite, devenue presque inidentifiable. La mélodie, profonde et obscure, se détache de toute reconnaissance immédiate pour offrir à chacun un espace de projection, où se mêlent attentes, souvenirs, espoirs et désirs. Le travail de Joël Andrianomearisoa résonne ainsi avec les mots de Kandinsy : « Tendez l’oreille à la musique, ouvrez l’œil à la peinture… et laissez vos pensées de côté. (…) Avez-vous été transporté dans un monde nouveau ? Dans ce cas, quoi de plus à espérer ? » Cette invitation à suspendre le jugement et à se laisser guider par les sens se retrouve pleinement dans la pratique de l’artiste. Mêlant musique et poésie, il invite le visiteur à se recentrer sur ses sensations intérieures et à vivre pleinement l’instant, libéré des seules sollicitations visuelles. Le son, se diffusant comme une boucle infinie, dans une mélodie sérielle, dans l’ensemble de l’espace, créer une sorte de tourbillon sonore hypnotisant, sans début ni fin : il devient alors vecteur d’immersion, transformant la perception en un voyage presque méditatif. Dans cette atmosphère enveloppante, l’expérience invite à la fois au déplacement dans un monde sensoriel inédit et à l’introspection, révélant la richesse des émotions qui se superposent et dialoguent entre elles.
Depuis la façade jusqu’aux étages, du papier au son, des broderies aux néons, All my hopes belong to you établit une déambulation où chaque station, chaque élément ou indice participe d’un même projet : créer un espace qui engage, qui touche, qui relie. Comme la traversée d’ une mise en forme des sentiments fondée sur la diversité des matériaux, des lumières, des contrastes, des mots et des sensations, cette expérience à la fois intime et collective, est une invitation à projeter ses émotions et réfléchir à la manière dont l’espoir se construit et se partage. All my hopes belong to you, est une réflexion profonde sur ce qui nous lie les uns aux autres. À travers une œuvre plurielle, Joël Andrianomearisoa affirme que l’espoir n’est jamais un geste solitaire : il prend forme dans la relation, dans la circulation des mots, dans les gestes partagés, dans les voix qui se répondent. Il s’agit de penser l’espoir comme un mouvement collectif, une dynamique essentielle pour habiter le monde contemporain, rappelant que nos espoirs, individuels ou communs, dépendent toujours de l’autre.