En invitant Joël Andrianomearisoa à investir les espaces du MACAAL, je fis un vœu : produire l’intégralité des œuvres de l’exposition localement, au Maroc. Outre le fait que la forme du projet en définisse finalement le sujet, ce qui aurait pu s’annoncer comme une contrainte a heureusement ouvert chez l’artiste, qui a su s’en saisir avec brio, tout un champ des possibles : de matières, de techniques mais surtout de rencontres. 

Joël appréhende avec la même clairvoyance un volume, une saveur, un sentiment ou un geste. Pour reprendre sa propre métaphore culinaire : « Je suis guidé par de grands principes, mais la recette ne m’intéresse pas. » Il ne se laisse dominer ni par la règle ni par la classification, se fiant à ses intuitions – mais aussi aux vibrations du monde tel le sismographe. Dans un chromatisme a priori minimaliste, sa démarche s’attache à révéler le potentiel poétique des choses et des objets « dérisoires portant la noblesse du quotidien ».

Mais loin de s’enticher uniquement des objets pour leur aura dans le monde contemporain, Joël, qui collabore depuis près de vingt-cinq ans avec des artisans chevronnés, est un passionné des savoir-faire et techniques traditionnels. De sa ville natale, Antananarivo, à Aubusson en passant par Udaipur, il se plaît à laisser son geste d’artiste ployer sous l’influence de celui de l’artisan. L’admiration qu’il voue à ces détenteurs de recettes artisanales miraculeuses (plus qu’à la recette elle-même) est à la hauteur de leur engagement physique, leur rigueur technique et un certain culte du détail – autant de vertus que Joël a faites siennes. Il aime raconter les « heureux accidents qui surviennent de temps en temps » ; s’amuser d’un résultat qui a perdu tout lien avec le projet initial, mais dont le chemin, détourné, a mené vers de nouvelles hypothèses de travail. Sans croire à la magie de l’aléatoire ni chercher à échapper aux grands rythmes cosmogoniques qui régissent la vie de la matière, de la terre et de ses dépositaires. Ce qui le fascine le plus, c’est l’intransigeance de l’artisan envers certains principes, et au fond, l’exquise sophistication recelée dans le moindre de ses ouvrages. N’est-ce pas Walter Gropius lui-même qui, dans le manifeste du Bauhaus d’avril 1919, considère l’artiste tout au plus comme un « artisan inspiré » ? Au contact de Joël durant toute la préparation de l’exposition, j’en viens à réaliser combien, au-delà de toute formule admise sur les liens artiste/artisan, il se vit comme celui qui, à travers l’art, sculpte sa propre vie.

Dès sa première résidence de recherche à Marrakech, Joël fait la rencontre d’artisans auprès desquels il (re)découvrira des formes, des motifs et des matériaux par-delà les étals touristiques qui sont devenus prédominants. Il prolonge le programme prévu par le musée et s’engage – jusque dans les arrière-boutiques et les marchés aux puces exclusivement connus des habitués – dans une collecte frénétique d’éléments de passementerie et de vannerie. L’immersion ne peut être totale si elle ne passe par la manipulation. Il examine, palpe, manie, effile, soupèse… apprivoisant la matière qu’il pliera à son désir. « C’est le Maroc qui m’a replacé dans mon rapport à la main », confesse-t-il. 

Lorsqu’il propose aux brodeuses de la coopérative Assabirate de faire évoluer le trait de ses dessins au pastel gras à la faveur du point de tige, ce qui les enthousiasme, outre le caractère inédit de la commande, Joël leur pose également le défi de l’échelle. Une toile de plus de seize mètres carrés les oblige à réorganiser leur atelier, de manière à éviter qu’une tension inégalement répartie génère un mauvais pli. Pourtant, au moment du tracé, l’énergie de la main de l’artiste est littéralement arrêtée par celle d’une artisane qui décide de la fin de la composition pour laisser place au travail d’aiguille. L’œuvre produite conserve la même vivacité, le trait s’affine et s’effile dans la douceur du textile pour condenser des émotions contradictoires : « la main qui caresse » est aussi celle « qui gifle ».

S’il confie la réalisation de plusieurs œuvres à des artisans jusqu’alors inconnus, il choisit de convier d’autres créateurs et créatrices, qui lui sont plus familiers. Qu’ils soient plasticiens, comédienne ou musicienne, ils ont tous croisé, de plus ou moins près, le chemin personnel ou professionnel de Joël. Ensemble, ils produiront des œuvres communes ou les créeront en miroir, dans un large éventail de médiums.

Proscenium est le fruit de la conversation avec Amina Agueznay (architecte de formation comme Joël) sur l’héritage artisanal. Cette sculpture-bijou montre l’humilité de deux artistes rompus à l’exercice du monumental dont le résultat de la collaboration mesure 7,5 centimètres. L’œuvre emprunte son nom au vocabulaire théâtral, elle investit l’avant-scène, à la fois espace de transition et de mise en éveil, menant vers l’installation NOSTALGIA qui clôt le parcours de l’exposition. Le bijou résonne spatialement avec la pièce orchestrée par Joël Andrianomearisoa à partir de 850 chouchas de constitution, de couleur et de texture diverses, glanées ou commandées auprès d’artisans, de merciers et d’antiquaires de la médina. Fasciné par l’ornement en général et par cette sorte de pompon depuis le début de son voyage, il se livrera à l’inventaire d’un élément de passementerie, dont l’industrie touristique a massivement contribué à démultiplier les usages et les formes. Agueznay s’attache ensuite à déconstruire la matière première issue d’un pompon récupéré sur une parure de chevaux des années 1930. Avec le concours de Malika Benmoumen, artisane-tisseuse, la soie rouge se voit démantelée, cardée, filée, puis retissée à la manière d’un tapis tissé à plat, avant de se voir restructurée (cadrée) et parée (mozones) à la faveur du métal précieux choisi par Baissat Mzaïdaf, artisan-bijoutier de Tiznit. En remettant la pensée ornementale au centre du dispositif, le trio souligne la dialectique ancestrale entre le cerveau et la main. Amina Agueznay donne son apparence finale à l’œuvre en modélisant, en miniature, l’espace d’implantation des deux œuvres. Le carré investi par Agueznay et le rectangle arrangé par Andrianomearisoa se juxtaposent pour donner corps à la création finale.

Cette sensibilité à l’environnement se retrouve dans le lien que Joël entretiendra avec ses territoires d’accueil : la ville de Marrakech et le musée. Son premier séjour intervient au mois d’août 2021. La chaleur est alors intense et le temps semble presque arrêté. Le soir, sur la terrasse de son hôtel à peine éclairée, dans une ville qui sort doucement du désert créé par la pandémie, l’artiste développe une réceptivité accrue à la nature enveloppante : la pleine lune qui suffit à éclairer le jardin et l’effluve capiteux de roses se retrouveront inéluctablement dans le parcours de l’exposition (HYMNE À LA ROSE, CHANSON DE LA LUNE).

Dans son dialogue avec le musée, il portera un regard inédit sur la collection – la plupart des œuvres sélectionnées par Joël n’avaient pas encore été montrées – assumant des choix et des parallèles souvent inattendus, mais féconds, loin du prêt-à-penser. Il interviendra par ailleurs sur son architecture. Dès le parvis, la structure métallique, HYMNE SANS PAROLES, surgit du sol pour annoncer l’ancrage territorial de l’exposition en même temps qu’elle semble incarner l’ombre projetée de la façade. À l’intérieur, l’artiste produit une rupture dans la circulation, édifiant un monolithe central qui oblige le visiteur à contourner le cœur du bâtiment, et non plus à le traverser, avant de le plonger dans la pénombre de la salle des roses noires.

L’artiste démultiplie les perspectives et invente à travers HOW CAN I DANCE WITH YOU AGAIN une nouvelle surface de jeu, de danse ou d’errance poétique, composée dans sa langue maternelle. Enfin, dans FEW OF MY FAVORITE THINGS, il dévoile ses archives personnelles et trace à main levée le maillage, la trame ou la carte mentale, de ses recherches et expérimentations dont les entrées sont plurielles.

Mais si la mise en espace aura été pour Joël l’acte le plus solitaire, l’artiste est parvenu à orchestrer, moyennant des ramifications dont il a le secret, un lieu de rencontres privilégiées et une caisse de résonance poétique. Toujours sur le fil entre l’objet et l’espace, entre l’avant-garde et le populaire, comme entre le jour et la nuit. Il fait vibrer vannerie, dinanderie, broderie et céramique, dans un hommage renouvelé à l’ouvrage manuel, témoin de transmissions séculaires ; et dans une symphonie sensorielle qui résonnera longtemps à travers l’enceinte du MACAAL.

Meriem Berrada, commissaire