Tel un flux ininterrompu, ce livre dont les pages permettent et encouragent une lecture non linéraire, peut être ouvert à n’importe quel niveau, déployant une histoire sans début ni fin.

Volontairement livre et fluide, sa structure fait écho à la poésie de Joël Andrianomearisoa, elle-même un écoulement perpétuel dqui n’impose aucune grille de lecture. À l’image d’un cadavre exquis ou encore d’un film à la Jean-Luc Godard, ce recueil de poèmes agit comme une collage rassemblant toutes les phrases que l’artiste a pu écrire comme autant d’images isolées extraites de leur contexte, réunies, mises bout à bout pour tisser la trame d’une histoire possible jusqu’à l’impossible ou inversement. All-over poétique sur lequel des mots ne cessent de s’ajouter, cette publication à quatre mains met en avant l’importance fondamentale de la poésie, cœur battant qui innerve l’ensemble de la pratique de l’artiste malgache.

Connu surtout pour ses installations monumentales et son investigation de la matérialité des émotions, Joël Andrianomearisoa réintroduit l’espace poétique dans l’art contemporain. De façon d’apparence paradoxale, il insère les sentiments dans un courant qui avait jusque-là abdiqué l’individu, le geste et la voix au profit d’un rendu lisse, minimal. Mettant dos à dos deux traditions opposées, il mêle avec dextérité le sentimentalisme de l’ère digitale et la grande esthétique froide et figée dans le temps du minimalisme, affirmant la nécessité de réinjecter un langage poétique dans les pratiques artistiques contemporaines.

Avec un usage de pronoms qui incluent le lecteur dans l’histoire qu’il raconte, la poésie de Joël Andrianomearisoa s’adresse directement à son lecteur. Elle est englobante, inclusive, presque immersive. Passant naturellement du français, au malgache, à l’anglais, l’artiste fait se rencontrer et partage sans cesse toutes les cultures qui construisent son quotidien. Situé ainsi à la lisière de mondes, il incarne une “non géographie”, emblématique des cultures diverses de Madagascar. Invitation poétique à embarquer dans son univers polyphonique, cette oscillation entre les langues rappelle la tradition malgache, d’un Jean-Joseph Rabearivelo qui écrivait en simultané ses poèmes en malgache et en français, ou d’un Maurice Ramarozaka que Joël Andrianomearisoa convoque régulièrement dans ses titres. Face à cette “géographie sans géographies”, c’est l’universalité des sentiments, de l’amour, de l’amitié, du désespoir, de la nostalgie, des émotions, que l’artiste raconte dans une symphonie de langues plurielles.

Souvent dépourvue de ponctuation, la syntaxe de Joël Andrianomearisoa coule sans jamais s’arrêter. En imposant un rythme qui lui est propre, il s’affranchit de la ponctuation pour tout ce qu’elle a de normé, de codifié. Héritière des expérimentations d’Apollinaire dans son recueil Alcools ou encore des poèmes typographiques de Malarmé, cette non-ponctuation permet la création d’images inédites, d’ambiguïtés de sens, laissant de ce fait au lecteur la possibilité de se façonner ses propres interprétations. Souvent courte, clin d’œil à la poésie traditionnelle de Madagascar, notamment les hain-teny, qui favorise la concision, l’ellipse et les doubles niveaux de lecture, sa poésie se joue dans ces interstices de sens. A l’instar de ses grandes installations construites avec du papier de soie qui inclut des parties creuses, ou de ses sculptures en métal dont la structure se compose de trous dans lesquels le vent peut passer, ses écrits font usage du vide comme force poétique. Évoquer par le biais de silences, laisser au lecteur la liberté d’interpréter sans ponctuer, tous deux se conjuguent à une volonté d’éviter la certitude au profit d’indices : la poésie de Joël Andrianomearisoa suggère sans jamais résoudre.

Quoique courtes, ses phrases sont presque toujours écrites en majuscules, remplissant résolument l’espace. Prédatant les miniscules, ces dernières étant l’invention des calligraphes pour permettre l’intégration de plus de mots sur une même page, les majuscules sont emblématiques d’une concision assumée et envoûtante. Du latin capitalis, “qui concerne la tête”, les lettres capitales font de ses phrases succintes de réels slogans, de réels statements, parfois même un cri dans l’espace qui peut être qu’un murmure, proclamant de par leur grandeur l’importance de chaque mot qui les compose.

A la fois un moyen et une fin, une forme et parfois une matière, qu’elle soit sculptée, inscrite sur du tissu, peinte ou écrite à la main, la poésie de Joël Andrianomearisoa s’inscrit dans le sillage d’un Marcel Broodthaers qui prônait le texte comme image et l’image comme texte. Utilisé comme un fil conducteur dans son œuvre autant d’un outil visuel, les mots, chez l’artiste, ne participent pas d’une recherche sémantique, mais plutôt d’une quête sentimentale. A travers les pages de ce livre, le lecteur est ainsi invité à une errance dans l’univers poétique de l’artiste, à son rythme, libre de l’interpréter à sa guise, poussé à considérer le potentiel des mots, de la poésie, pour traduire la complexité et l’universalité de nos expériences humaines. L’espace d’un mot.