Architecte du lointain, de la mélancolie et du désir inachevé, Joël Andrianomearisoa ne pouvait trouver meilleure figure à draper que le rire clair de Saint Louis, plus belle cité funèbre à tendre d’oriflammes noires que les mille six cents mètres de remparts d’Aigues-Mortes, et plus troublants marécages de sel à tremper de cendre que les roses Salins du Midi.
Et c’est en hommage aux presque-songes déçus du malheureux roi de France, que l’artiste venu de l’Océan Indien peut créer un long et lent cérémonial nostalgique, un grand nocturne en plein jour ouvrant les portes de la perception, vers l’infini du ciel
juché sur l’enfer. Depuis l’aube, à la porte de la Gardette, jusqu’au crépuscule, à la Tour de Constance, sa Brise du rouge soleil exhale le désir d’amour de la princesse lointaine, en mêlant au bruit du vent dans les sels et les sagnes l’éclat des pierres noires sur les arbres morts. Avec lui, le voyage d’ici vers là-bas se traduit à l’œil, à la pensée et à l’âme.

Aigues-Mortes, on le sait, est un don de Saint Louis. Le roi de France ne vit pourtant que deux fois son port de l’Orient lointain au cours de son existence : en août 1248, lors du départ triomphal de la septième et dernière croisade occidentale en Egypte, et en juillet 1270, lors de l’embarquement, autrement moins glorieux, de la huitième et tragique croisade à Tunis, où il devait perdre la vie. Évoquant ces forteresses grandioses que le roi prisonnier fera élever en Terre Sainte, cousines éloignées promises à l’abandon et à la ruine à peine construite, le port fortifié d’Aigues-Mortes contient dès sa naissance sa mort en germe. Située au milieu de marécages insalubres – encore en 1866, Frédéric Bazille doit reporter son projet d’aller peindre les remparts à cause d’une virulente
épidémie de choléra qui y sévit -, Aigues-Mortes doit son nom aux « eaux stagnantes » des étangs et des marais salants qui l’entourent (Aigas Mortas en occitan). Cette porte de la France vers l’Orient, qui ouvre et referme l’iter hierosolymitanum (la route de Jérusalem), le saint roi l’a voulu pour faire triompher son entreprise de salut des âmes, et en tout premier lieu la sienne. Mais elle n’est plus seule. C’est ce chemin de ronde du ciel qu’arpente la sombre rêverie de Joël Andrianomearisoa, en tendant ses drapeaux noirs de tours en tours et de fenêtres en fenêtres. Et il danse.

Car de Saint Louis à Saint Joël, il pourrait bien n’y avoir qu’un pas. Louis IX, qui recherchait le martyre dans la croisade, l’aurait trouvé en succombant devant Tunis lors de sa seconde aventure perdue. Selon nos critères contemporains, ce roi de France, toujours enclin à pourfendre l’infidèle et à pourchasser le juif, n’avait pourtant rien d’un saint. Et le titre de Saint Louis dont on l’honore nous parait aujourd’hui quelque peu usurpé. Saint Joël, considéré comme l’un des douze « petits » prophètes de l’Ancien Testament au IVème siècle avant JC (et dont le nom, Yoel, signifie en hébreu « Dieu est Dieu »), célébra dans ses visions le mystère de l’effusion de l’esprit sur la chair, sans limites ni frontières. Après « Saint Genet », que Jean-Paul Sartre considérait comme « comédien et martyr » de notre temps (et source d’inspiration revendiquée par l’artiste), Joël Andrianomearisoa pourrait bien s’offrir à son tour comme un saint laïque, qui cache l’autobiographie charnelle sous la cosmogonie sacrée. Sa Brise folle et sage s’offrirait alors, telles les pages arrachées au journal d’un voleur nommé Querelle. Oubliant son propre royaume de Madagascar pour mieux s’en souvenir, le prophète des outremers s’en va rechercher les braises tristes de l’amour de loin des troubadours dans La brise du rouge soleil du poète malgache Maurice Ramarozaka. Diplomate en poste à Londres, Paris, Addis Abeba, Alger, Genève ou Antananarivo, le doux Ramarozaka promène son délicat « orgueil de chien » de par le monde, en rêvant d’une société humaine pacifique et planétaire. Restant « sourd aux cris de révolte/de ma raison violée/ et au délire de ma chair écartelée », le poète demeure seul à s’en réjouir et seul à le regretter. Comme en exil de lui- même, Ramarozaka mêlait les herbes folles du Rouergue de Pierre Soulages aux formes poétiques de son vieux logis malgache, pour mieux exhaler sa plainte noire, amoureuse et paysagère. « Ils disent que je rêve / je ne sais / que rêver » confesse-t-il en janvier à Antananarivo, avant de « savoir qu’il est nu fragile et sans toit / et lui chercher querelle / à l’heure du rouge soleil » en juin à Genève. L’ailleurs n’est jamais qu’une forme de l’ici et Andrianomearisoa s’appuie sur ces lettres d’amour jamais postées pour envahir les marécages de son désert des Tartares.

« Lorsque les jours sont longs en mai / il m’est doux le chant des oiseaux lointains / et quand je suis parti de là- bas, / il me souvient d’un amour lointain » psalmodiait il y a longtemps que je t’aime le troubadour et seigneur de Blaye Jaufré Rudel. Du haut des remparts d’Aigues- Mortes, Joël Andrianomearisoa lamente lui-aussi l’amour en mai, là-bas au loin, si loin. Cette chanson de la terre lointaine – tandis qu’« il tonne là-bas du côté d’Ankaratra/ Ces soupirs / Soupirs des cœurs qui se souviennent » (Ramarozaka) -, il l’a entendue dans la mélancolie et les soirs roses de la Petite Camargue, quand on attend que le vent souffle sur les eaux plates pour laisser la pensée partir au loin et se confondre avec le regret de vivre et de mourir. Les phrases courtes et désabusées du poète malgache lui paraissent convoquer la syntaxe compliquée, les raccourcis et les monosyllabes dont usèrent trouvères et troubadours à la naissance de la poésie française, dans leurs planhs, sérénades et aubes. Thibaut de Champagne aimait à faire peindre ses délicates chansons d’amour et de croisade – en souvenir de la croisade des barons qu’il mena en 1239 (et dont il rapporta une rose dite de Damas) – sur les murs de ses palais de Troyes et de Provins. À la suite du prince trouvère, Andrianomearisoa le magnifique convoque les mots du diplomate poète sur les remparts de la cité morte, telles des impressions soleil couchant sur l’exil et le royaume : « les roses / les roses rouges / diront et rediront / qu’il est enfin venu / celui pour qui l’amour / est de la vie le souffle » comme l’écrit Ramarozaka. À la porte des Moulins, Saint Joël Andrianomearisoa tend sur châssis de grands textiles rouges, roses de sang écloses qui se figent en pétales écarlates dans les sombres marais de la nuit, comme une mortification, un cilice, une prière au bord de l’évanouissement.

Sur les chemins de ronde, à la tour du Sel, de la Poudrière, de la Villeneuve et dans les autres salles de la même porte Saint-Antoine, l’artiste traversé de temps perdu met en scène les mémoires fantômes de ces croisades perdues et oubliées, où l’on peut entendre la rumeur et la cohue du grand embarquement de 1248. Pour évoquer les « grands celliers » de vin, les « montagnes » de blé, froment et orge et le ravitaillement considérable en sel et en bois emporté par l’armée franque, il crée d’immenses armoires de flacons de sel, telles les colonnes d’une maison d’os effondrée, mais aussi des structures métalliques portantes laquées noires où souffle dans le néant le vent de l’histoire : là où souffle le vent, souffle le vide et structurer le passé, c’est donner forme à l’avenir. Des moulages en papier collectent les empreintes des marchandises comme des vestiges de l’extase, tandis que des rideaux de textiles Polyfloss écumeux chantent la marée enfuie et le vent tombé, tels les rideaux déchirés du temple qui fût. Passage à témoins, ces empreintes de peu emprisonnent la fuite éperdue du temps. En contrepoint de ces offrandes oubliées, dans l’assommoir de la porte Saint-Antoine, le voyageur imprudent traduit de la nuit les images émotionnelles d’Alain Resnais – qui liait l’amour absolu à la disparition de l’être aimé – en projetant au mur un film en guise d’hommage : La nuit dernière. Réalisé pour l’occasion par Alexander Murphy, ce court-métrage désabusé hallucine la réalité d’une fête étrange, d’un souper obscur à minuit, d’un bal sans mémoire et d’un amour perdu, dans le parc d’un château des brouillards qui n’a peut-être jamais existé.

Si la citadelle fortifiée d’Aigues-Mortes a survécu à ses rêves, c’est en virant au cauchemar. Ayant abandonné le port oriental de Saint Louis, les rois de France transformèrent la tour de Constance en une prison tremblante de pleurs. Louis XIV, après sa révocation de l’édit de Nantes, y fait incarcérer les huguenots réfractaires du Languedoc, qui ne veulent pas abjurer leur foi et bravent la loi du royaume lors d’assemblées clandestines. Affectée dès 1717 à la détention des femmes, l’ancienne salle des chevaliers renferme régulièrement une trentaine de prisonnières, depuis Marie Béraud, une religionnaire aveugle qui y restera quarante ans, jusqu’à Marie Durand, arrêtée très jeune et qui y séjournera trente-huit ans, jusqu’en 1768 – un an avant la délivrance finale de toutes les prisonnières. Sur une margelle de pierre, une recluse – Marie Durand peut-être – a gravé le mot REGISTER (« résister » en pâtois vivarais). En guise de mémorial pour le cœur brisé de ces résistantes du désert, Andrianomearisoa plie quatorze draps blancs sur une cage noire, suggérant des dialogues de calvinistes muets, traversés de soupirs, de cantiques et de larmes. « Voulez-vous mourir avec moi ? » écrit-il ailleurs sur un sweatshirt, dans une collection de produits qu’il appelle « sentimentaux ».
Voir Aigues-Mortes et mourir.

Lorsque Saint Louis trépasse à Tunis sur son lit de cendres – d’une « maladie de l’ost », qui s’apparente au typhus ou peut-être au scorbut -, son fils Philippe se presse de récupérer ses précieux os pour les envoyer, telles des reliques, à la nécropole royale de Saint-Denis. Tout le long du parcours funèbre jusqu’en France, des croix monumentales, les montjoies, signalent les lieux – et les miracles – où les restes royaux font étape. À la porte Saint-Antoine, Andrianomearisoa dresse son propre montjoie aux os et aux chairs du roi, en élevant, de chaque côté de sa statue, deux grands murs de feuilles noires, palpitantes comme des carnations consumées au feu. Souvenir des maisons froides en bois noir qui surmontent les tombes des rois de l’Imerina sur les hauts-plateaux de Madagascar, ces Labyrinthes des passions faseillent au vent comme une triste lamentation de cendre et de neige, faiseurs de miracles tendus vers la matière toujours inachevée. Ce choix délibéré de la couleur noire participe chez l’artiste malgache d’une manière d’être. À Madagascar, le noir, extrait de la boue ferreuse des rivières, est considéré comme la plus puissante des couleurs car elle est associée aux ancêtres et aux morts, toujours plus vivants que les vivants. Quand Joël Andrianomearisoa voyage au-delà de lui- même, c’est pour aller voir les morts se mêler aux vivants. Ou bien est-ce l’inverse. Mais plus intense son noir, plus précieux encore ce qu’il recouvre. Lorsque Louis IX part en croisade – et pour le reste de son existence -, il fait vœu de modestie et ne s’autorise plus « ni fourrures d’écarlate, de vert ou d’autre couleur éclatante ». Drapé de sombre, le roi, depuis son départ d’Aigues-Mortes, se veut « toujours être habillé fort simplement de bleu et de pers (bleu-foncé), ou de noire brunette, ou de soie noire » (cf Le Nain de Tillemont). Si le noir est une couleur, pourquoi ne serait-il pas, ici, la couleur de la sainteté ? Une sainteté qui ne soit pas un don, mais l’issue qu’on s’invente quand la vie se fait désespérée.

Emmanuel Daydé